Sortir son papy de l'hôpital pour obtenir un sac Hermès
Quand avoir les moyens n'est pas un argument suffisant
La société dans laquelle nous vivons nous dicte, dès la plus tendre enfance, de nombreuses règles, croyances et injonctions. Surtout au sujet de l’argent. J’entendais souvent des adultes dire : “Travaille bien à l’école car sinon tu n’auras pas d’argent”, autrement dit : “Si tu n’as pas d’argent, tu ne seras pas heureuse”. Et si l’argent ne fait pas du tout le bonheur, loin de là, il peut effectivement y contribuer.
Le revers de la médaille, et je ne vous apprends rien, c’est que l’argent pourrit les gens. En grandissant, on réalise que tout se paye et que plus les gens ont de l’argent, plus ils ont l’impression d’avoir du pouvoir sur tout ce qui les entoure. Alors, l’argent supprime toutes les frustrations du quotidien comme l’attente, l’indisponibilité et, plus globalement, le refus. Dans cette course effrénée à la croissance à deux chiffres amplifiée par la consommation digitale, tout doit être disponible immédiatement. Sauf que cela est tout à fait contraire à ce qu’est, par exemple, la Maison Hermès : une maison de création d’objets artisanaux dont le savoir-faire artisanal jouit d’une renommée mondiale, et à juste titre.
Mon intérêt pour cette maison, à contre-courant de toutes les autres, a commencé à l’adolescence. Je me rappelle ma mère qui disait “A 18 ans, les filles de la famille reçoivent un carré en soie”. Mais je me rappelle surtout de mon meilleur ami Benjamin, il y a 20 ans, qui me disait “Les business women qui ont réussi portent le sac le plus rare du monde: le Birkin”. Et tout cela me faisait rêver: des pièces artisanales exceptionnelles, difficiles à acquérir, comme un accomplissement, comme une récompense pour honorer une étape professionnelle…
Récemment, je vous partageais ma fierté d’avoir été invitée à prendre la parole lors d’un séminaire interne des équipes Hermès. Et je pense que cet événement a été, pour moi, bien plus puissant que l’acquisition d’un sac à main de leur Maison. De la décoration d’intérieur à l’enfance, de la maroquinerie à la bijouterie fantaisie, je n’ai jamais été déçue. Dans ce monde où tout va trop vite, où tout se ressemble de plus en plus, j’apprécie profondément qu’ils gardent leur âme, que l’artisanat soit central, que tout soit coloré, ludique et pas forcément accessible de suite.
Et qui dit artisanat, dit patience. Une qualité qui n’est plus du tout valorisée en 2026. Et je trouve cela profondément triste. Moi qui suis pourtant particulièrement impatiente, je n’ai jamais autant apprécié d’acquérir des objets pour lesquels il m’a fallu attendre. Par exemple, j’ai été ravie d’avoir attendu longtemps pour obtenir ce plateau de la collection Carnets d’Équateur, fabriqué en France, imprimé en sérigraphie et dont le filet d’or a été appliqué à la main.
De la même manière, plusieurs mois ont été nécessaires pour acquérir le sautoir en argent Farandole - celui qui marquait mes 10 ans de carrière et offert par mes anciens collègues - et cela lui donne une saveur et une signification encore plus fortes.
Dans les espaces dédiés à la maroquinerie de chaque boutique, la tension est palpable au quotidien. Du côté des clients, il y a un sentiment inacceptable de rejet et de mépris de la part des vendeurs. Et si j’ai moi-même expérimenté des moments particulièrement désagréables, du côté des vendeurs, les journées ne sont pas douces non plus et se ponctuent de moments de harcèlement, de chantage affectif, etc. Une situation qui ne semble agréable pour personne et qui est la représentation la plus claire du jeu de l’offre et de la demande. Bref, en boutique, des émotions particulièrement fortes s’y ressentent. Et je ne critique aucunement cela, car moi-même, j’ai pu y ressentir de l’appréhension, de la déception, de la joie… En revanche, des situations particulièrement ubuesques peuvent y être observées, et contées.
Le refus est-il si insupportable qu’extraire son grand-père de la maison de retraite pour l’emmener en boutique se justifie ? Et cela est véridique. S’il est courant que de nombreuses personnes tentent d’obtenir un rendez-vous en avançant les raisons les plus intimes, il est aussi monnaie courante de présenter une photo d’un membre de sa famille atteint d’une maladie. Mais alors oui, certains vont jusque-là : jusqu’à sortir une personne âgée et malade d’un centre de soins pour expliquer que son dernier vœu est d’offrir un sac Hermès à sa petite-fille…
Le plus fascinant dans tout cela, c’est que je crois que beaucoup de personnes ne désirent même plus réellement le sac. Enfin si, évidemment, elles le désirent. Mais elles le désirent surtout pour ce qu’il raconte. La qualité, le savoir-faire et le produit en lui-même deviennent complètement accessoires. Mais attention, il faut que ce sac soit un Kelly ou un Birkin (ou un autre bien reconnaissable), sinon toute la magie semble s’écrouler. Je vous invite par ailleurs, si cela n’est pas déjà fait, à regarder ma vidéo sur les sacs Hermès que tout le monde ignore.
Car aujourd’hui, obtenir un sac chez Hermès ne ressemble pas à un parcours d’achat classique. On ne rentre pas simplement dans une boutique pour acheter un objet que l’on trouve beau. Et plus l’accès devient difficile, plus l’objet semble précieux. Tout simplement parce qu’il finit par devenir une validation sociale extrêmement puissante. Le refus finit par être vécu comme un déclassement personnel. On remarque d’ailleurs que de nombreuses marques jouent de plus en plus sur l’indisponibilité de leurs produits, qu’ils soient de luxe ou pas (Chanel, LV, Sézane…).
À l’heure où tout est immédiat, où l’on peut presque tout obtenir en quelques clics, la Maison reste l’un des rares endroits où l’argent ne garantit pas automatiquement le résultat. Et cela rend certaines personnes totalement folles. Elles n’ont plus l’habitude qu’on leur dise non et surtout, qu’on leur demande d’attendre : leur pouvoir d’achat ne peut pas tout contrôler.
Alors oui, certaines scènes deviennent absurdes. Des crises de larmes, des disputes en boutique, des stratégies invraisemblables, des dépenses délirantes dans l’espoir d’obtenir un rendez-vous maroquinerie, des clients qui analysent le moindre regard d’un vendeur comme s’il s’agissait d’un entretien d’embauche. Et parfois, pour aucun résultat.
Et je pense que les réseaux sociaux ont aggravé tout cela. Si autrefois le luxe n’intéressait qu’un cercle plus restreint, il s’est considérablement démocratisé, parfois au détriment du désir qu’il suscitait. C’est, à mon sens, aussi l’une des raisons pour lesquelles le luxe va plutôt mal aujourd’hui. Nous sommes entrés dans une phase de saturation visuelle dans laquelle l’exclusivité semble avoir disparu. Et quand tout le monde l’a, plus personne n’en veut.
Le plus paradoxal dans tout cela, c’est que c’est sûrement ce mélange entre artisanat exceptionnel, frustration (un peu) organisée, désir, rareté et projection sociale qui rend cette maison aussi à part. Et cet équilibre n’est pas simple à conserver, surtout quand de nouveaux facteurs étrangers à la marque apparaissent : les réseaux sociaux cités plus haut, ou encore la seconde main (mais cela est un immense sujet à traiter séparément).
On observe depuis quelque temps, une approche à contre-courant. La saturation visuelle publique a érodé le désir et détourné beaucoup de personnes vers des choses moins statutaires - jusqu’à monter le sac Margaux de The Row en tête de liste (sans aucun savoir-faire propre à la marque) et l’explosion de Loro Piana (jusqu’au scandale des ateliers clandestins).
Dans un prochain article, nous aborderons plus précisément l’acquisition de ces fameux sacs et je répondrai surtout à la question : “Faut-il vraiment acheter la moitié de la boutique Hermès pour obtenir un sac ?” Parce qu’il est nécessaire de faire le tri dans toutes les cochonneries que l’on peut entendre, voir et lire sur les réseaux sociaux… Rien n’est trop beau pour faire le buzz, même les imbécilités.
Merci de m’avoir lue et n’hésitez pas à me donner votre avis !






Posséder un sac de cette maison est devenu plus important que le sac en lui-même… On ne désire plus les objets pour leur beauté, l’émotion qu’ils créent mais pour le regard que les autres poseront dessus !
Triste constat…
Merci May, très bel article !
Quand j’étais étudiante, je rêvais d’une paire de mocassins Weston que je ne pouvais bien sûr pas m’offrir. J’ai économisé pratiquement un an et demie de baby-sitting pour pouvoir enfin me les acheter. Au lieu d’entraîner de la frustration, cette attente a boosté ma détermination et décuplé mon désir de les acquérir. J’éprouve encore aujourd’hui une affection toute particulière à cette paire de chaussures (que j’ai toujours !). De manière générale, je trouve qu’avoir tout tout de suite gâche le plaisir et fait faire aussi des erreurs. L’attente permet également de jauger votre réel intérêt/désir pour quelque chose.