Le jour où l’on m’a chaudement recommandé de tuer l’une de mes jumelles
J’écris ce texte depuis plus d’un an. Quelques phrases par-ci par-là mais jamais jusqu’au bout. On dit souvent que l’écriture est une forme de libération, alors je décide aujourd’hui de clôturer ce chapitre.
Flashback.
Nous sommes le 23 décembre 2024 et, depuis quelques jours, j’ai enfin reçu la confirmation tant attendue : deux petits êtres grandissent en moi et, surtout, leurs cœurs battent bien. Après deux FIV et un arrêt de grossesse quelques mois auparavant, je plonge dans une ambivalence émotionnelle infernale, coincée entre le bonheur absolu d’être enfin enceinte et la peur viscérale que tout s’arrête à nouveau.
Ayant vécu l’intégralité de notre parcours de PMA dans cet hôpital que j’aime appeler « l’hôpital des stars » (c’est toujours surprenant de voir un tapis rouge à l’entrée d’un immeuble médical) je n’avais jusque-là jamais connu un tel accueil, une telle équipe, autant de bienveillance et des performances médicales saluées dans le milieu de l’infertilité. Aucun doute donc : même si le budget serait conséquent, rien ne serait jamais trop beau pour le suivi de cette grossesse tant désirée.
Lorsque j’apprends attendre des jumeaux et entrer de fait dans la catégorie des grossesses à risque, notre médecin prend rendez-vous pour nous afin que je commence rapidement le suivi.
Ce 23 décembre est une journée magnifique : froide, lumineuse, exactement le type de journées que j’adore. Le soir, nous recevons toute la famille de mon mari pour célébrer Noël. Ils avaient suivi notre parcours aux premières loges et allaient enfin me revoir enceinte.
Il est 14 heures lorsque nous entrons dans la salle d’attente et je réalise soudain que je suis passée de l’autre côté du miroir. Je n’emprunte plus le chemin du service PMA. Je suis désormais dans une autre aile du bâtiment, celle qui va écrire une nouvelle partie de mon histoire : l’aile des futures mamans. Après ce type de parcours, je vous confirme que cela fait quelque chose. Un mélange de victoire, de découverte, d’apaisement et de fierté.
Trente minutes plus tard, nous rencontrons le médecin. Sosie de Danny DeVito, il m’apparaît jovial, sûr de lui, un peu bourru. Il enchaîne les blagues lourdes mais amusantes avec le personnel et semble pressé.
Nous entrons dans son bureau et, comme souvent avec ce type de profils, une fois la porte fermée, les masques tombent.
Il nous demande du contexte. Je commence à raconter notre histoire mais je perçois rapidement l’impatience et surtout, son profond ennui. Stupidement, j’ajoute de l’émotionnel, pensant pouvoir capter son attention et provoquer son empathie. Je parle de la difficulté du parcours, du nombre d’épreuves concentrées en si peu de temps, et surtout de cette fausse couche dont je ne me suis pas du tout remise moralement. Très vite, je comprends qu’il ne s’adresse plus à moi mais à mon mari. Il feint de ne pas comprendre ce que je dis et détourne constamment le regard.
À ce stade, je suis enceinte de 8 SA + 3 jours et chaque échographie est une rude épreuve. Ma hantise : ne plus entendre les battements de cœur, voir un sac vide.
L’examen commence. Mon mari pose une question dont je ne me souviens plus exactement et le médecin lui répond :
« À ce stade, ce sont des cacahuètes, on s’en fout. »
Aujourd’hui, nous aurions mis immédiatement fin au rendez-vous et serions simplement partis.
Les deux cœurs battent parfaitement. Les petits embryons ont déjà pris la forme de minuscules êtres humains. Le médecin soupire. Je lui demande ce qu’il se passe.
« J’aurais espéré que l’un des deux soit mal en point, ça aurait rendu les choses plus simples. » Je ne comprends pas. Puis je crois comprendre, avec effroi, là où il veut en venir.
Il ajoute :
« Mais ne vous inquiétez pas, on a encore deux semaines, même s’il y a peu de chances, pour espérer que l’un des deux y passe. »
Dans les relations sociales, lorsqu’une violence verbale survient, plusieurs réactions sont possibles : la sidération, la fuite ou la colère immédiate, cette dernière étant l’une des moins fréquentes. Elle consiste à répondre sur le même ton, à hausser la voix, à se défendre verbalement. Habituellement, je fais partie de ces personnes-là. Je n’ai pas peur du conflit, ni des attaques verbales, ni des tentatives d’intimidation. J’y réponds même avec une certaine fermeté assumée. Mais pas cette fois.
Cette fois, je suis sidérée. Sidérée parce que je suis en position de faiblesse, et déjà bien trop affaiblie par ces derniers mois. Sidérée parce que je viens d’ouvrir le livre de mon histoire à un inconnu. Mais je cherche malgré tout à comprendre.
Il ajoute :
« Madame, être enceinte de jumeaux pour une personne comme vous, ce n’est pas une bonne nouvelle. » Je retiens mes larmes.
« Vous êtes trop fine, trop petite, trop vieille » (j’avais eu 34 ans quelques semaines auparavant) « et les enfants conçus par fécondation in vitro ont souvent des problèmes. »
Je fonds en larmes.
Mon mari, tout aussi sidéré, ravale sa colère et prend le relais des questions.
Puis j’entends :
« Monsieur, soyez réaliste. Ce qui est important, ce n’est pas d’avoir une femme enceinte de deux bébés. C’est d’avoir un bébé vivant et une femme vivante au bout du chemin. Au vu de la situation, votre femme sera comme à terme à six mois. Elle ne pourra plus respirer. Elle fera d’ailleurs très probablement une éclampsie. »
Mais la meilleure partie arrive ensuite, mes chères lectrices et lecteurs.
Tel un artiste rappelé sur scène pour une ultime chanson, il revient pour nous achever.
« Bien entendu, il existe des solutions. Je vous propose donc une réduction embryonnaire à 12 SA. » Je n’ai jamais entendu ce terme. Je demande des explications.
« À 12 SA, on peut voir plein de choses et surtout, lequel est le “mieux”. J’injecte un produit dans le cœur du “moins bien”, ce qui provoque un arrêt cardiaque. C’est rapide. »
Je meurs intérieurement.
Je demande malgré tout comment le bébé mort sera retiré.
« Mais madame enfin, quand vous vous faites un bleu, je ne vous coupe pas le bras ! À la fin de la grossesse, il sera tout petit, on ne le verra même plus. »
Je regarde les mâchoires de mon mari se contracter. Il est temps de mettre fin à cet entretien.
« Pour résumer, vous avez le temps pour prendre votre décision d’ici un mois. Je vous le recommande très chaudement. Si vous ne le faites pas, je suivrai quand même la grossesse, mais je répète que c’est vraiment préférable. »
Ce soir-là, pour la première fois, j’ai ressenti un instinct maternel. J’ai posé la main sur mon ventre et je leur ai dit (j’étais persuadée d’attendre deux petits garçons) :
« Les garçons, je ne laisserai personne vous toucher. Je vous le promets. » Mais ce que j’observe , c’est mon mari, terrorisé par ce discours et par l’idée que j’y passe.
Je me referme sur cette grossesse. Je suis envahie par la peur qu’un bébé meure dans les deux semaines à venir ou d’avoir à prendre la décision de tuer l’un d’eux. Je tourne en boucle, chaque jour, chaque heure, chaque minute est une épreuve.
Le 27 décembre 2024, en toute fin de journée, la porte s’ouvre.
Perchée sur des bottines à talons, des jambes interminables, une jupe rose à paillettes, taille mannequin, eyeliner impeccable, cheveux blonds, regard clair et perçant, voix ferme. Cette gynécologue nous reçoit.
Mon mari, en protecteur, commence à raconter notre histoire. Elle l’écoute, puis le regarde, puis me fixe. Elle lui demande de s’arrêter. Elle veut entendre ma version.
Elle comprend tout. Mes peurs. Mes sacrifices. Ce que j’ai fait subir à mon corps pendant des mois. Mes peines. Cette grossesse arrêtée. Elle prend des notes. Parfois, elle semble retenir un rire nerveux tant notre récit lui paraît ubuesque.
Puis elle dit :
« Reprenons les choses dans l’ordre et faisons table rase de ce premier rendez-vous. Une grossesse gémellaire est certes plus complexe, mais en 2025, il existe des maternités spécialisées sur le sujet. Vous n’êtes ni trop fine ni trop petite. Les risques concernent surtout les mères en surpoids pour des risques médicaux concrets. Vous n’êtes absolument pas trop vieille. Les grossesses deviennent réellement à risque autour 40 ans. Les enfants conçus par FIV n’ont pas plus de problèmes que les autres. En revanche, la réduction embryonnaire n’est pas anodine et peut entraîner l’arrêt complet de la grossesse, et donc, la perte des deux embryons. Elle est parfois proposée dans le cadre de triplés ou quadruplés, pas quand ce sont des jumeaux. Puisque vous souhaitez garder les deux, installez-vous, on les regarde ? »
Ce jour-là, j’ai vu pour la première fois l’un de mes bébés bouger un bras.
Chaque semaine suivante, chaque échographie, chaque rendez-vous m’a un peu plus rassurée.
Ce que je regrette aujourd’hui, c’est de ne pas avoir eu la force de me lever et de partir ce jour-là. Je regrette d'’avoir laissé un médecin franchir les limites, installer la peur en moi jusqu’aux résultats rassurants du DPNI à 14 SA et in fine, de l’avoir laissé gâcher tout mon premier trimestre de grossesse. Probablement la première et dernière d’ailleurs.
La grossesse fut difficile, certes, et vraiment douloureuse à partir du milieu du sixième mois. La fin fut un marathon. Mais je n’ai jamais fait d’éclampsie et je respirais normalement.
Le 29 juin 2025 vers 1h30 du matin, à 35SA+2J, j’ai donné naissance à Victoria et Gabrielle, toutes deux vivantes et en bonne santé. Oui, Gabrielle a eu le bras fracturé à la naissance et mes séquelles physiques ont duré de longs mois, mais nous sommes toutes les trois bien vivantes aujourd’hui.
Il m’est impossible d’imaginer le quotidien sans l’une ou l’autre. Je pense souvent à ce rendez-vous et à ce qu’aurait été ma vie si j’avais fait le choix de tuer Victoria ou Gabrielle, ou si les deux y étaient finalement passées.
Ce que j’ai compris après coup, c’est aussi la manière dont le pouvoir s’est déplacé dans cette pièce. Il a cessé de s’adresser à moi pour parler à mon mari. Pour lui, mon récit devenait secondaire et surtout trop instable. C’était comme si l’autorité devait naturellement se transférer vers l’homme, supposé plus rationnel, plus apte à entendre, décider et à prendre les “bonnes décisions”. On le sait bien, les femmes sont trop hystériques et émotives… Mais en attendant, et par nature, aucun homme ne peut porter la vie.
Ce jour-là, mon corps a cessé d’être un lieu de vie pour devenir un problème à gérer comme une statistique. Il a été jugé d’emblée comme fragile, défaillant, à risque parce qu’il sortait des normes de la grossesse simple et sans histoire. Ce médecin aurait simplement pu dire que la situation était complexe et nécessitait une surveillance attentive mais il a choisi d’affirmer que mon corps ne tiendrait certainement pas.
Par l’écriture et le partage de mon histoire, je choisis aujourd’hui de refermer ce chapitre pour en écrire d’autres, plus lumineux.



Wow...quelle claque. Je suis à la fois émue et en colère.
Que ce nouveau chapitre vous apporte que de l'amour et de la joie.
C’est fou que ce medecin puisse encore exercer…